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Le Monde des Sens

Le Monde des Sens

philippe
30 déc. 2021
Un instant privilégié au bord de l’eau entre amis réunis par une envie un peu folle, celle de déclencher l’attaque d’un carnassier en stimulant artificiellement son comportement alimentaire ou son agressivité. Ainsi décrite, cette douce folie peut se résumer comme une tentative de manipulation des sens d’un individu.
Si depuis l’Antiquité et Aristote, notre éducation évoque les cinq sens, la physiologie moderne en dénombre au moins le double. Mais au fait, un sens, qu’est-ce que c’est ? Pour essayer de simplifier cette notion : c’est un ensemble physiologique formé de récepteurs (les cellules sensitives ou sensorielles) capables de capter différentes formes d’énergie : les stimuli, puis de les transmettre au système nerveux central sous la forme d’influx nerveux. Son rôle ? Informer un individu sur les événements qui se déroulent dans son environnement.
Fig.1 : Les sens chez les Poissons
 
Comme chez tout vertébré qui se respecte, le système nerveux central d’un poisson est protégé par une épaisse armure, à la différence d’autres organes internes comme le cœur, le foie ou les intestins.
Fig.2 : Anatomie et système nerveux
 
Ce très bref aperçu de l’anatomie des poissons est l’occasion de faire quelques recommandations quant à leur manipulation dans le cadre d’un catch et release, des gestes parfois négligés dans l’excitation de la capture.
Différentes prises en main sont possibles :
•Par la mâchoire inférieure, il faut éviter de créer un angle avec le reste du corps, ainsi on limite le risque de fracture ou de lésion musculo-ligamentaire au niveau de la bouche,
•En arrière de la tête : juste derrière celle-ci se trouve le cœur , puis le foie et enfin la masse intestinale. Une pression trop importante avec les doigts risque de provoquer des dégâts invisibles mais léthaux surtout avec de jeunes sujets compressés tels des sardines en boite,
•Par l’opercule, si la prise est bien adaptée aux grands brochets, attention aux branchies !
Rappelons-nous que dans l’eau, les poissons ne sont pas soumis à l’effet de la gravité. Ainsi, placer un poisson à l’horizontale ou pire à la verticale hors de son élément peut entraîner des lésions importantes au niveau de sa colonne vertébrale et de ses organes internes :
•Il faut toujours soutenir son ventre horizontalement d’une main (avec la paume de préférence).
•La décroche dans l’eau est idéale, si besoin dans une épuisette adaptée par sa taille et la texture de son filet,
•Pour la photo… juste dans l’épuisette (ou en subsurface, il faut que j’essaye…), c’est un beau souvenir.
Dans tous les cas, c’est moins de 60 secondes hors de l’eau pour votre trophée!
Pour l’aider à récupérer avant la release, le maintien du poisson dans l’eau par la queue en assurant des mouvements latéraux (comme la nage) assure une oxygénation correcte, alors que des mouvements d’avant en arrière ne sont pas idéaux pour les branchies.
Enfin, il ne faut pas hésiter (lorsque la situation le permet) : un petit plongeon tête la première va l’aider à regagner rapidement sa zone de confort (surtout lors des fortes chaleurs) et à retrouver tous ses sens.
Fig.3 : Catch and Release
 
La release réalisée (ou non, on peut éventuellement se faire un petit plaisir gastronomique de temps en temps…sans remplir son congélateur et surtout pas avec les gros :) ) j’examine mon leurre et surtout mon bas de ligne. Un petit contrôle technique visuel, mais aussi en faisant glisser mes doigts le long du fluoro afin de repérer d’éventuels points de faiblesse. Ainsi, je sollicite un sens important pour nous, un des premiers que nous développons au début de notre vie fœtale : celui du toucher.
 

LE TOUCHER

A l’image de nos mains, les nageoires pelviennes de certains gobies sont capables d’assurer une analyse du substrat sur lequel elles reposent 1. Le simple contact de la peau d’un poisson chirurgien avec les nageoires d’un labre (nettoyeur d’ectoparasite) diminue son stress 2. Ces deux exemples illustrent l’importance du sens tactile chez les poissons, qui intervient dans de nombreux autres types de comportements comme la défense du territoire, les relations entre congénères et la reproduction…
Fig. 4 : Le sens du toucher
 
Concernant notre passion halieutique, c’est plutôt au niveau de la bouche que cela se passe. Notre arsenal regorge de leurres à la texture variée, pour simplifier des leurres durs ou souples. Grâce à leur sens tactile, les poissons sont-ils capables de faire la différence ? Et cela peut-il influencer notre pêche ?
Fig.5 : Sensibilité à la dureté des proies
 
Si les limnées (escargot aquatique) sont un met de premier choix pour le gardon et la carpe, une coquille trop épaisse entraine une diminution significative de leur prédation, alors que la perche ne modifie pas ou peu ses habitudes face à cette soudaine dureté en bouche 3.Mais point trop n’en faut, et savoir raison garder lorsque l’objet devient trop dur et pointu... Comme le brochet, elle est capable d’adapter sa prédation sur les espèces présentes suivant leur protection épineuse. Enfin avec le développement de l’aquaculture, de nombreuses études montrent l’importance de la texture dans l’acceptation ou le refus de l’aliment.
Cependant au niveau de la cavité buccale, les systèmes sensoriels tactile et gustatif cohabitent et il semble que ce soit le goût qui joue un rôle prépondérant dans la décision d’avaler ou non une proie, tant que sa dureté n’est pas à un niveau rédhibitoire 4. Je ne pense pas que « nos amis de la berge opposée » viendront contredire ceci.
Pour le pêcheur aux leurres artificiels, l’essentiel c’est de disposer d’un temps en bouche suffisant afin de limiter les ferrages dans le vide (ici, sont exclus les lendemains de soirée où pour une raison inconnue, votre canne semble peser quelques centaines de grammes supplémentaires)… Ainsi, si les poissons sont capables de différencier la texture, les leurres souples peuvent-ils avoir un avantage sur les durs ?
 
Avec ma petite expérience personnelle, qui ne vaut pas vérité, je vais répondre non et ce pour au moins une espèce : le brochet. Lors de mon dernier séjour en Espagne, nous avons essentiellement pêché les bordures. Dès le premier jour, nous étions confrontés en permanence à des sifflets et des petits jacks. Pas terrible « d’abimer » ces futurs big, alors les souples en 15 passent en 18/23 cm, le Slider12 remplace le 10, le Fatso14 le 10, et les « petites » touches ne sont plus ferrées.
Bilan, il ne s’est pas passé une journée sans que j’aperçoive à quelques mètres du bateau un brochet non piqué «se promenant» avec mon leurre dur en travers de la gueule. Certes, c’étaient de jeunes poissons non ou peu éduqués, mais c’est une observation que je n’ai pas faite avec des souples (leur facilité à se plier en bouche et la position du/des triples ventraux favorisent le contact avec l’acier à l’impact et vraisemblablement le rejet). Enfin, les durs étaient enduits de Méga Strike brochet, ce qui met de nouveau en avant le rôle du goût dans la tenue en bouche. Une transition facile pour évoquer deux autres sens : le goût et l’odorat.
 

LE GOÛT

Les poissons disposent d’un système gustatif qui, contrairement à d’autres systèmes sensoriels, n’intervient que dans leur comportement alimentaire. Leur sensibilité gustative est largement supérieure à la nôtre, a un niveau tel, qu’ils sont utilisés comme modèle pour la recherche sur le goût.
Fig. 6 : Les papilles gustatives des Poissons
 
Parmi les 5 classes de vertébrés (50 000 espèces environ), ce sont les poissons qui disposent du plus grand nombre de papilles gustatives. Ces papilles ne se trouvent pas seulement dans la cavité buccale, comme chez tous les autres vertébrés, mais peuvent être dispersées sur toute la surface du corps, y compris le pédoncule caudal et la nageoire caudale. Si nous disposons d’environ 10 000 papilles gustatives essentiellement sur notre langue, un poisson-chat suivant sa taille en possède de 200 000 à plus de 1 000 000 réparties sur toute sa surface corporelle. A l’opposé, les salmonidés sont dépourvus de papilles gustatives externes mais ont la plus importante densité sur la zone du palais (plus de 30/mm²) 5.
Les papilles gustatives de nos carnassiers (hors siluriformes) se concentrent essentiellement au niveau de la cavité buccale. Ceci leur permet une perception du goût à courte distance, par simple contact avec les lèvres puis en bouche. C’est cette dernière perception intrabuccale qui est la barrière sensorielle principale validant la déglutition ou le rejet de l’aliment 6.
 
Ainsi, lorsqu’un prédateur suit notre leurre à quelques centimètres ou vient le taper gueule fermée: il s’agit bien d’un acte alimentaire. C’est pour lui un moyen de gouter un « inconnu », lui évoquant une proie.
Fig.7 : Le goût chez le brochet
 
Pour le goût, les saveurs élémentaires comme le sucre (saccharose) semble neutre à aversif (à l’exception de la truite arc en ciel), le salé (chlorure de sodium) attractif surtout en période de diète alimentaire, l’amertume (quinine) est aversive, l’acide (acide citrique) aversif chez le brochet et le sandre mais stimulant pour d’autres espèces (truite).
Si de nombreuses substances ont été identifiées comme attractives (au moins à certaines doses), ce sont le acides aminés (les constituants de base des protéines) qui ont été les plus étudiés 6.
Les préférences gustatives sont relativement spécifiques et stables pour une espèce donnée. S’il existe des différences notables entre les espèces 7, on retrouve des points communs, avec par ordre décroissant :
L-alanine > L-cystéine > L-sérine > L-glutamine = L- glycine = acide L-glutamique = L-tyrosine
Mais les carnassiers semblent avoir un petit faible pour un cocktail : alanine, glutamine, glycine, proline, arginine, taurine et bétaïne 8. Oh ! Miracle de la nature, l’alanine et la glycine sont des composants majeurs des tissus des poissons et de nombreux invertébrés (mollusques et crustacés). De plus, le tissu des invertébrés contient des concentrations élevées pour les cinq stimulants les plus fréquemment cités chez les poissons carnivores (Glycine, Alanine, Proline, Arginine et Bétaïne) 9.
Pour les herbivores, les principaux stimulants sont ceux que nous retrouvons en abondance dans les végétaux consommés (ex : Glutamate, Aspartate, Serine, Lysine et Alanine).
 
Dans cette logique et à titre personnel, j’évite d’essayer de convertir nos carnivores à la sauce végane et privilégie les attractants à base carnée et occasionnellement l’ail. L’ail pour ses vertus médicinales et l’embaument du bakkan, c’est top ! L’anis, avec des glaçons et un peu d’eau, s’il vous plait! Mais leur intérêt chez les cyprinidés (la plus grande famille des poissons d’eau douce) est indiscutable.
 
Pour le temps en bouche, une étude sur le vairon indique qu’il conserve des granulés aromatisés entre une et deux secondes. Mais certains individus sont capables de modifier leur comportement gustatif et de rejeter un granulé aromatisé dans un intervalle moyen de 260-370ms après la saisie (25% des rejets en 40ms…)10. Cette capacité de refuser rapidement un aliment douteux a également été démontrée pour d’autres espèces comme les salmonidés, et le black bass serait capable de recracher un leurre douteux en 250 ms…Le brochet avec ses 700 dents et son mode d’attaque est sans doute moins performant.
Avec de telles capacités, j’en connais qui n’ont pas fini de hurler sur le bateau! En effet, notre temps de réaction a un déplacement de la tresse (stimulus visuel) est d’environ 220ms et pour le ressenti dans la canne (stimulus de contact) 150ms a minima. A ceci ajoutons le temps de réponse motrice de la main de 70ms, variable d’un individu à l’autre et l’on comprend que nos poissons ont les moyens de nous ridiculiser.
Fig.8 : Temps de réaction à un stimulus visuel
 
Gagner au moins quelques centaines de millisecondes en bouche, c’est l’argument principal des attractants.
 
Simple argument marketing ?
Je ne le crois pas à la lecture de diverses études sans conflits d’intérêts, mais nous pouvons simplement regretter le manque de publications sur les produits commercialisés, même si une marque comme Berkley dispose de sérieuses références. Ainsi, si je ne pars jamais sans (surtout des formulations gel et parfois un liquide), je les utilise plutôt en seconde intention c’est-à-dire en ayant auparavant tenté de recueillir quelques informations sur l’activité des poissons.
 
Peuvent-ils être contreproductifs ?
Oui, c’est exceptionnel, mais je l’ai déjà constaté. Le dernier exemple date de novembre 2021 avec des sandres en verticale. Première dérive du jour, je rentre deux poissons et prend deux touches courtes au Slick Shad 11cm, mon co angler rentre un poisson avec un finess Spro Iris en 11cm, sans autres touches. Avant le second passage (même sens, même vitesse), je prends soin d’appliquer du Nitro Booster cream crustacé, afin d’améliorer la qualité des touches… Mon co angler rentre deux poissons, et pour mon compte : une touchette.
Changement de spot, même leurre et même sanction à la première dérive : rien, alors que mon coéquipier rentre encore deux sandres : avantage au finess ???...
Pour le second passage, je monte le même Slick Shad mais neuf, sans modifier le grammage ou la forme de la TP : Bonheur, les sandres sont de nouveau au rendez-vous. Ce schéma contreproductif va se répéter durant trois journées consécutives avant de s’inverser, bien que les prises recrachent régulièrement des écrevisses ou des sandres de l’année.
Avec un poisson aussi tatillon que le sandre que faut-il évoquer ? La présence de paillettes dans l’attractant ? La couleur de l’attractant ? Son odeur «perturbante» a un moment donné ?
 

L’ODORAT

« C'est un roc ! ... c'est un pic !... c'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule ! » contrairement à Cyrano, les récepteurs olfactifs de la majorité des poissons sont simplement situés dans un creux sur le museau en avant de l’œil, et ne communiquent pas avec la bouche. Une narine antérieure et une postérieure assurent la circulation du flux d'eau sur un épithélium ( = un tissu composé de cellules) sensoriel plié qui tapisse les fosses. Chaque pli épithélial sensoriel forme une lamelle et l’ensemble des lamelles constitue la rosette olfactive. Ainsi tout stimulus chimique transporté dans l'eau entre en contact avec la rosette olfactive, et déclenche une réponse neurale transmise au lobe olfactif du cerveau.
 Fig. 9 : Rosette olfactive du brochet
 
Il existe une grande variabilité entre les espèces de poissons, tant dans la forme de la rosette olfactive que dans le nombre de lamelles présentes. Par exemple, le brochet et le sandre disposent de moins de 20 lamelles, tandis que certaines espèces d'anguilles en ont jusqu'à 120, ce nombre pourrait influencer les capacités olfactives de chaque espèce, mais le débat reste ouvert selon les auteurs.
Même si dame nature a privilégié certaines espèces, les capacités olfactives des poissons sont largement supérieures aux nôtres. Elles jouent un rôle important dans la quête de nourriture, la reproduction, la discrimination entre les individus de la même espèce ou d'espèces différentes, la défense contre les prédateurs, les soins parentaux, l'orientation et la migration (ex : saumon, anguille) 11-12.
Fig. 10 : Rosette olfactive du Black Bass
 
Quatre grandes classes de produits chimiques ont été identifiées comme des stimuli olfactifs spécifiques avec une efficacité caractérisée (les acides aminés, les stéroïdes sexuels, les acides/sels biliaires et les prostaglandines 13).Via l’olfaction nous entrons dans le vaste domaine des substances sémiochimiques c’est-à-dire des substances chimiques capables de transporter une information d’un individu à un autre.
Fig. 11 : Olfaction et substances sémiochimiques
 
Ce qui est important de comprendre, c’est que les poissons sont capables de créer un réseau d’informations chimiques à distance. L’eau étant un excellent milieu de transport pour des substances chimiques, ce système présente l’avantage d’être opérationnel quel que soit la luminosité ou la turbidité du milieu.
Dans le cadre d’une relation proie-prédateur, le réseau peut être schématisé comme ci-dessous :
Fig.12 : Le réseau d’alerte proie-prédateur
 
Ce que nous pouvons avancer, c’est que le poisson fourrage (ex : Pimephales promelas/tête de boule 14, Oncorhynchus mykiss/truite arc-en-ciel, Salmo trutta/truite fario et Salmo salar/saumon atlantique 15, Perca fluviatilis/perche 16) est capable de modifier son comportement en présence d’un brochet suivant l’état de satiété de ce dernier, de repérer sa présence via ses matières fécales ou son odeur corporelle. Ce signal de perturbation est transmis en urinant, et modulé suivant le risque rencontré (le poisson modifierai le taux d’urée dans son urine ? à valider).
Ainsi « pisser dans son froc » devient un acte salutaire pour ses congénères qui vont adopter un comportement anti prédateur : diminution de l'activité alimentaire et d’exploration, diminution de la distance par rapport aux congénères (le banc se resserre), augmentation de l'utilisation de l'habitat (on se cache) ou fuite. Cependant, ce signal est également perçu par le prédateur qui augmente sa vigilance.
Un autre type de signal, connu depuis 1938, est libérer par « la peau » d’un poisson blessé, appelé Shreckstoff.
Cette substance (ou complexe de substances) est contenue dans certaines cellules épidermiques (ECC) : elle est libérée lors d’un traumatisme cutané. C’est donc un acte involontaire, contrairement au signal de perturbation.
Fig. 13 : Les cellules épidermiques
 
Si ces ECC, appelées cellules d’alarme, sont présentes chez de nombreuses familles de poissons (comme les percidés, les cyprinidés, les salmonidés) des réactions anti-prédateurs peuvent être déclenchées par la simple présence de tissu épidermique ne contenant pas ces ECC 17. Ainsi, malgré la mise en évidence du rôle de l’hypoxanthine 3-N-oxyde contenu dans les ECC, le mécanisme d’alarme est complexe et fait intervenir un pool de substances.
En tout état de cause, ce signal diffuse dans l’eau et permet de mettre en alerte des congénères (intra et interspécifiques) par voie olfactive. Ces derniers adoptent un comportement anti-prédateurs et subissent des modifications physiologiques : augmentation du rythme cardiaque et apparition d’un pic de cortisol (« hormone du stress »).
Fig. 14 : Attirer les prédateurs pour mieux se sauver
 
Chose plus surprenante, cette alarme « poisson blessé » est également perçu par les prédateurs. Si ce pouvoir attractant peut apparaître comme suicidaire, c’est en fait l’ultime moyen d’échapper à son agresseur : l’intervention d’un second individu perturbe l’acte de prédation initial et augmente de manière significative les chances de survie pour le poisson tête de boule (Pimephales promelas) vs brochet (Esox lucius)18, de +35-40% pour les demoiselles citronnées (Pomacentrus moluccensis) vs poisson serran (Pseudochromis fuscus) 19.
Enfin, même si la proie termine dans l’estomac d’un prédateur, ces substances d’alarme contribueront « à marquer » ce dernier (via son odeur, ses matières fécales) et fournirons aux congénères des informations sur sa présence, son régime et son état alimentaire.
Fig. 15 : Des sens olfactifs pour s’orienter, se reproduire
 
En période de reproduction, les poissons utilisent des phéromones sexuelles pour attirer les membres du sexe opposé mais aussi synchroniser la maturation de leurs organes reproducteurs. Il a été démontré que les stéroïdes, les prostaglandines, les acides biliaires et les acides aminés servent de phéromones sexuelles 20.
Les prostaglandines F2-alpha (sous au moins une de ses trois formes) émises dans les urines des femelles constitue un cocktail attractif pour les mâles carpe argentée (Hypophthalmichthys molitrix) 21. Ces substances sont généralement appelées «phéromones hormonales» car elles ou leurs précurseurs agissent également comme des hormones.
L’urine de femelle mature chez le saumon masou (Oncorhynchus masu) et le saumon atlantique est démontrée comme étant attractive pour les mâles matures. Cet effet attractif est spécifique via une phéromone non hormonale : un acide aminé, L -Kynurénine 22.
Le mâle black bass (Micropterus salmoides) attire les femelles sur son nid par une phéromone contenue dans sa bile, mais en dehors de la période de reproduction l’effet attractif est nul 23.
Il faut noter que si les réactions d’attraction sont normalement spécifiques, certaines espèces peuvent avoir des sensibilités comparables permettant l’hybridation (ex : Salvelinus fontinalis /Omble de fontaine et Salmo trutta/Truite fario )24.
Ces hormones sexuelles ou acides aminés sont présents chez les vertébrés, y compris l’espèce humaine.
D’où l’épopée Ultrabite …
Sur ce sujet, attention à ne pas raisonner comme un humain (avec sa b… ou ses ovaires, désolé mesdames parité oblige), chez nos poissons il existe une période de fraie (plus ou moins longue, continue ou non) dépendante de la température, de la luminosité, du niveau de l’eau. Ainsi, les récepteurs sensoriels olfactifs censés répondre aux phéromones sexuelles ne sont pas nécessairement actifs toute l’année ; ils peuvent rester dans les couches profondes de l’épithélium olfactif sans contact avec l’environnement en dehors de la période de reproduction 25.
Fig.16 : Les capacités olfactives
 
Pour terminer ce chapitre olfaction abordons ce que nous, humains, percevons via le transport dans l’air de substances volatiles et que nous appelons les odeurs. Voici deux exemples « aromatiques », d’origine animal et végétal, ne soyons pas sectaire….
L’allicine, contenu dans l’ail, est un stimulant olfactif chez la plupart des animaux aquatiques. Ce composé organo-sulfuré est susceptible de déclencher la prise alimentaire chez des poissons herbivores mais aussi carnivores 26.
La triméthylamine, issue de la dégradation de son oxyde (TMO), est à l’origine de l’odeur de poisson pourri constitue également un attractant olfactif. Cet oxyde est présent chez les poissons et crustacés marins, et à une moindre concentration chez les poissons d’eau douce 27.
En conclusion, n’oublions jamais que le meilleur des chiens renifleurs pourrait passer pour un anosmique aux yeux de nos poissons.
Après ce long paragraphe consacré à la mise en avant des capacités olfactives, quelles sont leurs implications dans notre pratique de la pêche ?
 
La capacité d’initier un comportement anti-prédateur chez des congénères impose de ne pas relâcher immédiatement sa prise lorsque l’on souhaite insister sur un spot, notamment avec les bancs percidés. Dans cette optique la bourriche ne semble pas la solution la plus pertinente, sans parler des risques de blessures pour les rayons épineux des nageoires dorsales. Un vivier en circuit fermé apparaît comme la moins pire des solutions à très court terme à condition de disposer d’une pompe à oxygène. Mais rappelons-nous que même sans blessure importante : la capture, la manipulation et la conservation peuvent générer un pic de cortisol élevé (réponse de l’organisme à une situation de stress) qui sera mortel à moyen terme.

Pour les attractants, si le goût participe de manière incontestable à la tenue en bouche du leurre, l’olfaction est le sens de détection de la nourriture à longue distance (l’audition intervenant en second) à condition d’obtenir des concentrations seuils (minimales) dans le milieu !...Sous prétexte de secret commercial, les informations sur la composition, la concentration en principes actifs sont généralement de type homéopathique, pour ne pas dire nulles. Un minimum serait souhaitable pour une utilisation optimale (ex : quantité à déposer, temps de trempage, nombre de pulvérisations).

Ce qu’il faut retenir, c’est que les mélanges d’acides aminés (surtout avec des broyats naturels) sont toujours plus intéressants qu’une seule molécule.
Pour les phéromones, notamment la phéromone dite « d’alarme », elles doivent être associées à un cocktail d’acides aminés libres.
En matière de phéromone-hormone sexuelle… c’est un poil pousse au crime, leur utilisation ne pouvant être optimale qu’au cours des périodes de reproduction.

Jouer avec l’olfaction poursuit un double but : tenter de mettre en éveil les carnassiers présents sur votre zone et/ou l’inciter à mettre en bouche.
Pour le 1er objectif, il convient de privilégier les attractants aqueux ou en spray qui vont rapidement diffuser dans le milieu. Pour cela il faudra peigner la zone en rechargeant régulièrement afin de créer un chemin olfactif. Si la zone ne donne rien, malgré la présence de poisson, revenir dessus ½ heure plus tard n’est pas idiot (hormis le risque de se faire squatter le spot). Utopique ? les morues sont capables de repérer et de remonter une odeur transmise par des appâts naturels (morceaux de maquereaux) situé jusqu’à 700 mètres lors de pêche à la palangre, ce signal persistant durant plusieurs heures 28. Bien évidemment, cette distance est extrême, elle est dépendante de nombreux facteurs (courant, température de l’eau, quantité d’attractant) et de l’espèce recherchée (la morue disposant de capacités olfactives remarquables). N’espérons donc pas faire venir des carnassiers depuis l’autre bout du lac avec quelques millilitres d’attractant en quelques minutes ! Mais sur un spot donné, surtout si les eaux sont chargées ou les herbiers présents en grandes quantité, c’est un levier intéressant.
Fig. 17 : Les sens et schéma d’attaque
 
Adapté à l’eau douce, il convient de moduler ce schéma d’attaque suivant le comportement et les capacités olfactives moindres de nos carnassiers d’eau douce suivant la figure 16 : les siluriformes (poisson-chats et silures) sont en tête de liste, suivis des salmonidés (qui n’a pas utilisé la pâte à truite ?), puis du trio perche/sandre/black bass, et enfin notre bonnet d’âne : le brochet, qui apparaît comme le moins réceptif à ce type de stimulation.

Avec des poissons plus actifs, les formulations en gel offrent l’avantage de mieux tenir sur nos leurres (le Méga Strike est top pour cela), ainsi on ne passe pas son temps à recharger en attractant et notre leurre passe plus de temps dans l’eau. Si leur empreinte olfactive est réduite par rapport aux formes aqueuses , elle peut être suffisante pour stimuler des poissons suiveurs à très courtes distances et favoriser la tenue en bouche via son goût.

Un dernier point sur les attractants, l’intégration de paillettes, leur coloration ou leur caractère UV rajoutent un paramètre dans le schéma de pêche. Dans un esprit de simplification, je préfère utiliser des attractants ne modifiant pas le rendu visuel du leurre. Pour pallier à cela, il existe bien évidemment des leurres imprégnés d’origine… Je dois avouer que cette imprégnation n’est pas un facteur décisif pour mes achats, préférant conserver la possibilité d’appliquer ou non un produit en surface, voire de tester différentes « saveurs » pour une même vibration.

Nos boites de pêche remplies de leurres aux vibrations, couleurs et sonorités variées ne sont finalement que des boites à outils, il me semble dommage de se priver d’une clé complémentaire susceptible de nous aider à faire sauter le verrou du jour.
 
A suivre…
De la vibration, de la sonorité et de l’UV nous discuterons prochainement.
 
Avec mes meilleurs voeux halieutiques :). 
 
 
Biblio
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